Un blog sur l'éducation dans les pays du Sud – A blog on education in the developing countries

11 février 2010

Chine-USA : de la diplomatie du pong à la guerre du ping

Filed under: Comparaisons internationales — Étiquettes : , , , , , , , , — education_south @ 16 h 24 min

Ping : Un ping est en langage informatique, une commande  permettant d’envoyer une requête Echo (ICMP)  d’un ordinateur à un  autre.

Pong : La diplomatie du ping-pong se réfère aux échanges de joueurs    de ping pong entre les États-Unis et la Chine dans les années 1970. L’événement a ouvert la voie à un renouveau dans les relations sino-américainesPong est aussi un des tous premiers jeux vidéo des consoles Atari.

Ce post traite de la rivalité USA-Chine en matière d’éducation et de recherche en prenant comme point de départ les attaques lancées contre Google. On cherche à savoir si Internet est un moteur ou un frein à l’extension des visées impérialistes des deux grandes puissances actuelles. Les nouvelles technologies rendent-elles impératifs les investissements dans des campus universitaires prestigieux ? En quoi, le capital humain -je n’aime pas trop ce terme- et donc l’éducation sont au centre de rivalités puériles ? Quelle est la place de l’Europe dans tout cela.

On assiste à une partie de ping pong entre Baidu et Google, l’Europe compte les points.

Suite aux attaques de Google venant de Chine, Hilary Clinton a affirmé le 21 janvier : « Les Etats-Unis sont leberceau d’Internet et ont laresponsabilitéde s’assurer de son bon fonctionnement », voir le Monde. On rappellera que l’ancêtre d’Internet -Arpanet- visait à éparpiller les informations stratégiques pour faire face à une attaque nucléaire. Le but pédagogique et de partage de la connaissance n’est donc pas l’objectif premier !

Selon la Secrétaire d’Etat, un libre accès à l’information et la circulation des idées sont des piliers de la démocratie et donc de la croissance économique. Or, en Chine Internet est contrôlé et même si on le mesure difficilement, la pénétration de ce média serait de 16 % contre 71 % aux Etats-Unis. En valeur absolu, il y a plus d’internautes chinois mais les statistiques sur les hackers ne sont malheureusement pas disponibles ! Voir le Journal du Net.

Il y a donc tout lieu de relativiser les propos de Madame Clinton à voir les courbes des taux de croissance chinois. C’est un parti pris idéologique. Bien au contraire, les Etats Unis ont largement basé leur économie sur l’usage d’Internet et des nouvelles technologies ce qui les rend vulnérables.

Selon le magazine informatique 01, « depuis des années, les agences de renseignement américaines mettent en garde dirigeants politiques et entrepreneurs contre les pirates informatiques chinois, qui auraient créé des brèches dans des réseaux très sensibles et emmagasiné des informations en vue d’un éventuel conflit ». Voir ici

Pour certains, « la Chine rêverait de se substituer à l’Amérique dans le rôle de super-pouvoir technologique et scientifique » et la suprématie des Etats Unis en matière d’Internet est mise à mal. Le moteur de recherche chinois Baïdu a dépassé Google en Chine mais l’infrastructure d’Internet (les routeurs et le système d’adressage) reste encore principalement concentrée aux USA.

Une note de la CIA, rédigée par un capitaine de l’US Air Force et intitulée judicieusement Are We Our Own Worst Enemy? nous éclaire encore davantage :

« Program by program, economic sector by economic sector, we have based critical functions on inadequately protected telecomputing services. In the aggregate, we have created a target-rich environment, and US industry has sold globally much of the generic technology that can be used to strike these targets. DoD has to realize that the human element, not the computer, remains the true cornerstone of information warfare”. Voir la note de la CIA

Ce militaire, qui plaide aussi sans doute pour sa cause,  nous dit-on que l’élément humain est central et que les Etats Unis ont vendu la technologie qui permettait de les attaquer potentiellement. Disposer de hackers compétents, les soldats numériques ou numeric jedi (Film Die Hard 4), revêt un aspect stratégique, tous comme la formation des pilotes de chasse ou l’analyse d’images satellites. La guerre moderne se nourrit de la recherche et de l’éducation, depuis le XXème siècle, elle en est le moteur. La machine de Turing a été créée pour déchiffrer les codes des sous-marins allemands. L’idée actuellement répandue d’un Internet devenu une sorte de parlement mondial, de débats d’idées et de sites farfelus s’oppose à celle d’un retour vers les premières amours : une arme.

Les hackers chinois ont-ils été formés dans les plus grandes universités américaines ou se sont-ils formés par eux-même en Chine via Internet? L’idée reçue et popularisée par le cinéma (Wargame, 1983) est que les hackers sont souvent jeunes et se sont formés seuls sans nécessairement détenir un diplôme informatique. Mais il n’est pas exclu que cette situation fantasmée soit éloignée de la réalité d’aujourd’hui.

On utilise la même terminologie actuellement pour parler d’Internet que pour les rivalités des empires coloniaux du XIXème siècle : navigation, pirates, pare feux, débit comme un cours d’eau. Les hackers qui sont payés par les gouvernements deviennent des corsaires, on est pleine bataille navale de la connaissance.

Si les hackers chinois ont été effectivement formés aux USA, cette grand puissance s’est tirée une balle dans le pied et a fait un mauvais calcul. En voulant attirer des étudiants chinois, qui à l’origine étaient boursiers et devaient rentrer au pays, et en croyant que la culture et le mode de vie américain étaient intrinsèquement un facteur de reniement de son origine et de sa loyauté au pays qui vous a vu naître, les USA ont pêché par naïveté impérialiste.

Cependant, l’ouverture des universités américaines aux peuples du monde entier honore ce grand pays. Bien sûr c’est loin d’être gratuit ! Les Etats Unis ont une longue tradition d’accueil des étudiants étrangers et disposent de données statistiques depuis 1919, d’ailleurs l’année de la création de la Société des Nations. Cela correspond à leur foi dans le libéralisme (l’institution qui produit et analyse ces données s’appellent « open doors ») mais peut être également inspiré d’un certain héritage maçonnique visant à élever l’homme par la connaissance, en même temps qu’un formidable levier d’influence et de drainage des cerveaux.

Les chinois ont également une longue tradition d’accueil des étudiants, notamment d’Afrique. La Chine n’est pas en reste avec la création d’un consortium d’universités, le C9 ou China Ivy league, qui vise là encore la suprématie mondiale par la reproduction d’un système de traditions élitistes inspiré du modèle américain. Cette évolution rejoint celle du parti communiste chinois, devenu un cercle d’initiés VIP, selon le Point. La Chine est  championne dans le domaine du piratage et de la contrefaçon des produits et s’attaque à celui des idées, à l’exception des droits de l’homme.

Les chinois formés aux USA semblent jouer un rôle majeur dans les changements de la société de l’empire du milieu, mais la limitation d’Internet rend la tâche impérialiste US plus difficile. Ils sont avec les indiens les étudiants les plus nombreux aux Etats Unis. En matière de recherche, le nombre d’articles scientifiques chinois a été multiplié par quatre depuis 2000 et un bon nombre d’articles produits aux Etats Unis sont aussi le fait de chercheurs d’origine chinoise. Dans de nombreux domaines, la Chine est devenue leader mondial et les hedge funds européens et américains investissent massivement dans ce pays qui est le premier détenteur mondial de bons du Trésor américain.

Une forme de tandem USA-Chine se dessine et une association entre les grandes universités chinoises et américaines relèguerait à une place mineure la recherche européenne. De plus, l’Europe a largement contribué au transfert technologique vers la Chine, comme dans le domaine de l’aéronautique ou du nucléaire civil.

De leur côté, les européens qui peinent à élaborer des statistiques sur les étudiants étrangers mais qui ont mis en place des programmes d’échange comme Erasmus, ne sont pas en reste en matière de pseudo-impérialisme. On citera cette note d’un organisme officiel Campus France: « les étudiants en mobilité sont de plus en plus considérés comme des ressources humaines de long terme, et non pas uniquement comme des éléments d’un score permettant de comparer, par le nombre des inscriptions universitaires, le prestige intellectuel des grands pays développés. »

Dans son rapport, l’International Centre for Migration Policy Development place au premier rang « la diplomatie d’influence » pour traiter de la politique sur les étudiants étrangers.

On nage en plein délire !

Le « soft power » s’est durci et les européens se sont ramollis. Ils pensent être les lumières du monde, ils se croient supérieurs or c’est précisément cette idée que la Chine veut combatte. Elle cherche à laver l’affront colonial passé.

Non seulement l’éducation et la recherche sont devenus des enjeux stratégiques et conflictuels mais c’est également un marché. Malgré les discours sur le partage de connaissance, les collaborations wiki et le mythe du chercheur « cool », on est loin des utopies humanistes de l’Université du moyen âge. En témoigne le coût prohibitif d’accès à la connaissance de pointe et aux articles scientifiques dans de nombreux domaines, à commencer par l’éducation !

En l’an 2006, la population mondiale d’étudiants étrangers s’élevait à plus de 2,9 millions. On prévoit qu’en 2025, 8 millions d’étudiants iront poursuivre leurs études à l’extérieur de leur pays d’origine. En Australie, qui a dépassé l’Allemagne entre 1999 et 2007 selon l’UNESCO, les dépenses des étudiants étrangers ont injecté quelques 15,5 milliards de dollars dans l’économie en 2008 et l’éducation est le deuxième secteur d’exportation du pays. Voir le blog de Brigitte Fournier.

Ce retard à l’allumage dans la réflexion européenne vient sans doute d’un manque de données et d’une approche très ethno-centrée qui consiste à comparer les capacités d’accueil, parfois comptabilisées dans l’aide au développement, malgré les remontrances de l’OCDE. Tandis que les pays européens rivalisent d’ingéniosité pour les politiques de visa plus ou moins restrictives et des débats sur les quotas, nos amis chinois se frottent les mains et sont les étudiants les plus nombreux dans la plupart des pays industrialisés.

Un rapport du Conseil Economique et Social de la France pointe d’ailleurs la baisse des connaissances des pays du monde, due à une faible mobilité des étudiants hors d’Europe. On est loin des navigateurs des siècles passés, les européens croient sans doute avoir tout exploré. On a mis en place des politiques au niveau européen du seul point de vue de l’immigration sans penser que les pays en développement avaient conçu des politiques fortes en matière d’émigration des étudiants et qu’on pouvait les étudier et s’en inspirer. Non sans fierté et donc prétention, j’étais dans les premiers à étudier le phénomène des statistiques sur les étudiants étrangers dans les deux sens, soit en termes de flux à l’Institut de Statistiques de l’UNESCO. Cela venait d’ailleurs de l’insistance d’un certain R.G. qui travaillait pour une compagnie australienne de marketing  et qui nous harcelait littéralement pour obtenir des données sur les étudiants et diplômés étrangers.

Depuis, l’UNESCO a publié des réflexions très intéressantes sur la question des flux d’étudiants dans le recueil mondial de données 2009. Mais selon l’ISU : « aucune donnée n’est disponible sur le pays d’origine des étudiants en mobilité dans certains pays possédant des systèmes d’enseignement supérieur relativement important comme la Chine« …

La mesure du flux de capital humain par l’entrée des personnes physiques est un peu dépassée, les compétences s’acquièrent aussi à distance par le système formel et informel. Combien d’entreprises ont été créées, de brevets déposés par des autodidactes s’étant formés par Internet puisant dans des sites étrangers, les statistiques ne nous le disent-pas.

Si les capacités productives des pays européens et industrialisés baissent et ne sont plus capables de rivaliser avec la Chine sur la base de campus prestigieux, l’Europe est largement plus équipée en nouvelles technologies et les européens savent à priori mieux se servir d’Internet pour apprendre. Encore un préjugé d’européen me direz-vous, old habits die hard ! Les usages d’Internet diffèrent dans le monde. Les internautes chinois passent 44% de leur temps consacré aux loisirs à lire sur Internet, les américains et européens 30%, et ne perdent pas de temps à s’échanger des photos sur Facebook ou des vidéos sur Youtube, vu qu’ils n’y ont pas accès ! Voir le forum Chine Nouvelle sur l’usage d’Internet en Chine et dans le reste du monde. Les réseaux sociaux et blogs (comme celui de Bondy) permettent de canaliser le mécontentement de la population et entretiennent l’illusion d’une démocratie plus « participative », qui implique directement le citoyen. En Chine, de nombreuses émeutes violentes sont durement réprimées. La censure du net dans ce pays y est pour quelques chose, car elle oblige à des modes de contestation radicaux et n’est pas un bon calcul économique.

Dans les pays occidentaux, on se sait pas si la profusion des blogs et réseaux sociaux est véritablement un facteur de croissance économique et de cohésion sociale, mais les populations se dont d’ores et déjà engagées sur ce chemin.

Si l’Europe fait le pari de la promotion de l’auto-apprentissage, de la formation continue et permet aux autodidactes d’obtenir des emplois qualifiés et bien payés, elle est capable de tirer son épingle du jeu. Si l’accès à l’emploi est principalement conditionné par la capacité à survivre dans le système éducatif formel, soit le nombre d’années d’études, le potentiel créatif restera mal utilisé.

Pour peu qu’on se donne les moyens d’un meilleur partage des connaissances, mais en assurant une certaine sécurité des données, l’Europe est à même de créer des effets de levier éducatif et donc sur la croissance économique. Toute politique Internet restrictive apparaît comme une voie sans issue, antidémocratique et antiéconomique. Nul ne peut prédire l’effet d’Internet sur les compétences des générations futures, pour certains Google rend idiot, pour d’autres Facebook peut être un outil éducatif et Internet, la voie royale ou impériale en l’occurrence. Comme disait Mao, on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs…

4 commentaires »

  1. Un projet européen de libre accès aux travaux scientifiques financés par la Commission Européenne :
    http://www.a-brest.net/article5709.html

    Commentaire par education_south — 7 mars 2010 @ 18 h 13 min

  2. Le gouvernement français adopte une politique restrictive d’accès des étudiants étrangers à l’emploi.
    http://www.latribune.fr/actualites/economie/france/20111003trib000653730/interdiction-de-recruter-des-etudiants-etrangers-le-ministere-de-l-interieur-persiste.html
    Il est temps de changer de gouvernement.

    Commentaire par education_south — 10 octobre 2011 @ 13 h 57 min


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