Un blog sur l'éducation dans les pays du Sud – A blog on education in the developing countries

4 juin 2011

La lecture : Ça va faire Mururoa dans ta tête à toi

La lecture : « Ça va faire Mururoa dans ta tête à toi » -L’imagerie cérébrale à la rescousse pour atomiser l’analphabétisme

Pour reprendre cette phrase culte du film Les frères pétards, nous allons voir, grâce à l’imagerie médicale, en quoi l’apprentissage de la lecture et le calcul activent certaines zones du cerveau (allument une mèche), et quelle mécanique magnétique est à l’oeuvre pour assembler les lettres en mots, comme les atomes en molécule. L’individu qui arrive à lire d’un trait le mot « magnétoencéphalographie » (la mesure des faibles champs magnétiques) n’a pas le même cerveau que celui qui reste bloqué sur « magnéto ».

Le Point est un excellent hebdomadaire français, où l’on trouve les éditos de Patrick Besson, auteur du très bon roman : « Mais le fleuve tuera l’homme blanc », dont l’action se déroule au Congo. Dans ce roman, le « héros », un consultant !, tente d’activer les zones magico-cérébrales quelque peu enfouies dans les méandres de son cortex afin de décrypter les signes de la jungle de Brazzaville et de survivre au bord du fleuve Congo. Ce processus d’acculturation ou de retour aux sources lui sera fatal…

Le numéro du 2 juin 2011 du Point consacre quelques pages aux aventuriers de la science et accessoirement à l’introduction de la langue amazigh (berbère) à l’école marocaine.

Dans un article consacré à « Stanislas Dehaene, le défricheur du cerveau », le Point publie, avec un peu de retard, des résultats de recherche utilisant l’imagerie cérébrale. Grâce aux outils du CEA (Commissariat à l’Energie Atomique), ce chercheur identifie dans le cerveau le « lieu où tous les hommes, quels que soient leur culture ou l’alphabet, apprennent à décoder les lettres». « Dans cette zone dite visuelle, chaque enfant qui apprend à lire opère une reconversion, plus ou moins réussie, des cellules aptes jusque là à reconnaître les objets ». Les recherches démontrent que : « chaque alphabet s’est développé sous des contraintes neuronales liées à la forme des objets».

Pour aller dans ce sens, les premiers alphabets ont d’ailleurs été pictographiques avant de faire intervenir des signes en forme de coins ou de clous (cunéiforme). Plus d’infos ici.

En décembre 2010, S. Dehaene a publié la première cartographie comparant des sujets étant passés par l’école avec des individus non scolarisés ». « Si nous partageons une même architecture du cerveau, l’impact de l’éducation est cérébralement décisif ». « Ces travaux démontrent « l’existence d’un patrimoine cérébral commun à l’humanité », qui font écho au « substrat universel » cher à Levy-Strauss : « Posons donc que tout ce qui est universel, chez l’homme, relève de l’ordre de la nature et se caractérise par la spontanéité, que tout ce qui est astreint à une norme appartient à la culture et présente les attributs du relatif et du particulier ».

Vous pouvez écouter une conférence prononcée à l’Académie Royale de Belgique par S. Dehaene « Cerveau et lecture » sur ce lienAudio2011SeanceouvertureDehaene9308.mp3.

Ces travaux montrent aussi tout l’’intérêt des enquêtes sur les compétences en lecture basées sur le nombre de mots lus par minute.

On voit qu’à partir d’un seuil de 60 mots lus par minute (pour les alphabets/scripts latins et grecs), certaines zones du cerveau s’activent et la lecture devient « automatique ». Retrouvez l’article de Science en anglais ou un résumé en français sur le site de l’Inserm, où l’on apprend qu’il n’est jamais trop tard pour apprendre à lire « Les circuits de la lecture restent plastiques tout au long de la vie ».

Pour rendre opérationnels ces travaux, dans le sillage des études EGRA, un test simplifié de lecture a été administré aux élèves de 5ème année au Cameroun par votre serviteur, test qui permet de classer les élèves en lecteurs « muets », partiels et autonomes.Le test, judicieusement🙂 couplé à un test de calcul mental, fournit au sortir de la salle de classe une estimation raisonnable de la proportion d’élèves en grande difficulté, permettant par exemple à l’inspection, si elle le souhaite…, de débriefer à chaud le personnel de l’école et d’envisager des actions de rémédiation/soutien aux enseignants ou de cibler l’école pour la fourniture en urgence des matériels didactiques.

.Les neurosciences nous montrent donc que les lecteurs autonomes (qui lisent couramment) utilisent une zone de cerveau qui n’est pas activée par les autres types de lecteurs. Les politiques éducatives ont donc pour nouvel objectif de stimuler les dites zones.

Voir cette présentation carnegie-mellon-reading from Abadzi par Helen Abadzi, qui soit dit en passant ne décrit pas bien les références des recherches de la neuroscience présentées


Carte des régions activées par le calcul (en jaune) et par les mouvements oculaires ( saccades en bleu), avec leurs intersections

Des faits similaires sont observés par l’imagerie cérébrale pour le calcul mental.

« De même, grâce à l’imagerie cérébrale par résonance magnétique à 3 Teslas de NeuroSpin, ces équipes viennent de mettre en évidence un rapprochement inattendu entre les représentations des nombres et celles de l’espace dans le cerveau. […] « Ils en ont conclu que le calcul mental ressemblait à un déplacement spatial. Par exemple, dans une certaine mesure, lorsqu’une personne qui a appris à lire de gauche à droite, calcule 18 + 5, son attention se déplace « vers la droite » de 18 à 23 dans l’espace des nombres, comme si les nombres étaient représentés sur une ligne virtuelle. « 

Les neurosciences ont incité les organisations internationales à réorienter leurs activités vers des recherches actions sur l’apprentissage de la lecture dans les premières années, via Helen Abadzi du Secrétariat de l’Initiative Fast Track. Ce document très complet et récent de Colette Chabbott fait le pont entre recherche et programmes d’interventions sur le terrain. La fondation Carnegie-Mellon souhaite poursuivre ces recherches dans les pays en développement tandis que les équipes du CEA travaillent déjà avec les indiens d’Amazonie, chers à Lévy-Strauss : « Utilisant des méthodes de psychologie cognitive, les chercheurs viennent de mettre en évidence que ce peuple possède un sens intuitif des relations nombre-espace. En revanche, le sens de la mesure est acquis par l’apprentissage« .

Vous trouverez ici un inventaire et regard critique sur les différentes méthodes d’apprentissage de la lecture.  Ces différents travaux tendant à montrer que les mécanismes cérébraux d’acquisition de la lecture sont universels ne remettent-ils pas en cause la diversification des méthodes pédagogiques et ne relancent-ils pas le débat sur les méthodes syllabiques et les méthodes globales ??

De même, ces résultats n’invitent-ils pas à maintenir les financements de la recherche française et européenne en matière de nucléaire, qui a énormément de retombées non radioactives ? Malgré un effort de décloisonnement des disciplines, on peut constater par cet article que la recherche française est très peu valorisée et sous-utilisée, contrastant avec la pratique Nord-Américaine. On incitera nos amis grands penseurs du développement à aller faire un tour du côté de Saclay. On suggérera aux chercheurs de procéder à des images cérébrales des hommes et femmes politiques, lecteurs « muets » des travaux de la neuroscience et aux membranes totalement hermétiques à l’élaboration de stratégies rationnelles d’alphabétisation de masse.

Consultez le dossier complet sur l’imagerie médicale Neurospin du CEA. Pour vous détendre, vous pouvez aussi visiter la grande barrière de corail, avant qu’elle ne disparaisse.

Les coraux ressemblent étrangement à des cerveaux (« La morphogénèse est proche des labyrinthes des cerveaux », Stanilas Dehaene)

La grande barrière de Corail en Australie est le plus grand organisme vivant de la planète, sorte de réseau internet fossilisé.

Voir ici un livre sur le corail de Mururoa bien sûr ! Les requins, qui côtoient les récifs coralliens, disposent d’un organe qui leur permet de détecter les champs magnétiques très faibles, les ampoules de Lorenzini. Si vous avez suivi, les requins sont quelques peu, vous l’aurez compris, « encéphalomagnétographes ».

Cet article est dédicacé à mon père, André Varly.

Pierre Varly

Sources/crédits images :  http://www.collegedevinci.com/Civilisation-des-pictogrammes-a-l et © CEA.

2 commentaires »

  1. Consultez ce dossier complet sur le cerveau et les effets de la lecture (papier et Internet sur Cursus.edu
    http://cursus.edu/dossiers-articles/dossiers/29/cerveau-memoire-apprentissage/articles/17403/lecture-quelles-influences-sur-cerveau/

    Commentaire par education_south — 20 septembre 2011 @ 10 h 42 min


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