Un blog sur l'éducation dans les pays du Sud – A blog on education in the developing countries

12 août 2014

La scolarisation des populations nomades

Filed under: nomades, Uncategorized — Étiquettes : , , , — education_south @ 16 h 11 min

Pierre Varly

Depuis 2000, la scolarisation des enfants a connu dans les pays en développement une forte progression. Cependant, la courbe de progression des taux de scolarisation montre des signes d’essoufflement dans certains pays car il reste à scolariser des populations spécifiques appartenant à des groupes ethniques minoritaires ou souffrant de handicap par exemple.

L’extension de la scolarisation a constitué quasi exclusivement à développer un mode de scolarisation essentiellement sédentaire par le biais d’écoles et de programmes scolaires qui sont les mêmes pour tous. Or, dans certains pays comme Djibouti par exemple, près de 20% de la population est nomade, proportion qui dépasse 40% dans les zones rurales. Le « modèle » de scolarisation actuellement en vigueur est-il viable pour certaines catégories de population, en particulier nomades ?

Définition

Il n’existe pas véritablement de définition de population nomade. Il s’agit de populations qui se déplacent régulièrement et dont les activités sont principalement liées à la pêche, à l’agriculture et à l’élevage. On distingue pour ce qui est de l’élevage : la transhumance qui consiste à se déplacer d’un lieu à un autre à des dates relativement fixes au gré des saisons (cas de l’élevage de montagne) du nomadisme, où les déplacements sont plus imprévisibles et liées à l’existence de pâturages et donc aux précipitations.

Mais la situation peut être complexe. Certaines populations sont sédentaires pendant de longues périodes de sécheresse, ou sont nomades dans certains cas et sédentaires dans d’autres (cas des Rom qui sont sédentarisés en Roumanie et nomades dans d’autres pays). Le Partenariat Mondial pour l’Education, une des rares organisations à s’être intéressé à la question, inclut pour sa part  les travailleurs migrants/commerces dans la catégorie des nomades. Voir ce rapport, p45-47

 Mesure

Ce manque de définition consensuelle rend difficile le recensement de ces populations. Par exemple, une tentative de classification basée sur le type d’habitat principalement rencontré chez les nomades djiboutiens (Toukhoul) et sur l’existence de têtes de bétails (chèvres ou chameaux) n’a pas donné de résultats cohérents. Le nomadisme revêt plusieurs traits qu’il n’est pas facile d’objectiver sur un plan statistique.

Les principales enquêtes ménage internationales de type MICS ou DHS sont basées sur des zones de résidence à partir desquelles on tire au hasard des ménages. De ce fait, les populations nomades sont exclues de ce type d’enquête. Cependant, l’Institut de Statistiques de Djibouti (la DISED), a mis au point un protocole expérimental d’enquête des populations nomades dans le cadre de l’enquête PAPFAM 2002.

Ce protocole se base sur une base de données des points d’eau et des principaux campements, sur le recensement des groupes de nomades par une équipe appuyée par un guide originaire de la contrée, capable de localiser les groupements en temps réel, et une équipe d’enquêtrices. En dehors de cette initiative, il est bien difficile de connaître précisément la situation de scolarisation des nomades, même à partir des données des recensements, qui sont très peu accessibles de surcroît. De plus, de nombreuses populations nomades se déplacent sur plusieurs Etats et font peu de cas des frontières politiques. Le PME associe le nomadisme a certains groupes ethniques et calcule (comme proxy) le taux de scolarisation des nomades sur la base des enquêtes ménage, par ethnie.

Cette faible disponibilité des données sur les populations nomades souligne le manque d’intérêt porté à ces populations que ce soit de la part des gouvernements que des organisations internationales. La DISED à Djibouti a un temps expérimenté l’usage d’images satellites pour recenser les campements. On peut très bien imaginer, soyons fous, que des drones, présents sur les bases militaires à Djibouti et qui coûtent des millions de dollars, puissent être utilisés pour cartographier les campements nomades et appuyer la scolarisation des populations plutôt que leur bombardement (ici au Yémen).

On notera à ce titre, l’expérience très intéressante supportée par George Clooney, The Sentinel Project, d’utilisation de satellites d’observations à des fins civiles au Sud Soudan (pour cartographier les mouvements de troupe mais également répertorier les destructions d’écoles). Des collaborations sont à envisager avec les cartographes et météorologues afin d’établir des modèles prédictifs des précipitations, soit pour les communiquer directement aux populations nomades par le biais d’applications mobiles, soit pour anticiper leurs déplacements. La technologie a donc un rôle essentiel a joué dans la construction de ce bien commun qu’un est la scolarisation pour tous.

Représentations collectives

Si dans l’imaginaire occidental, le nomadisme peut être associé à une forme de liberté, de recherche mystique et détenir une fort potentiel romantique (le mythe du berger ou du cowboy), dans la pratique, les conditions de vie des populations nomades sont particulièrement précaires. Les changements climatiques récents et à venir associés à des sécheresses plus fréquentes n’augurent rien de bon. De plus, il existe des conflits potentiels entre sédentaires et populations agro-pastorales, comme par exemple entre agriculteurs sédentaires et éleveurs Peuls en Afrique de l’Ouest. Le pouvoir politique est globalement accaparé par les sédentaires, ce qui peut être une source de tensions, comme on a pu le voir au Mali ou dans d’autres régions.

Comme le souligne Aden Mohamed Dilleyta, « éleveurs et nomades, organisés en tribus, ont le plus souvent été assimilés à des rebelles, à des bandits parfois, par les administrations coloniales et celles qui ont suivi » ou du moins « En général, les nomades ne sont guère associés au processus de planification et la conception des projets s’en ressent ».

La situation évolue, notamment sous la houlette de l’UNICEF, mais également des agences bilatérales anglaises et françaises en particulier (DFID et AFD) qui s’intéressent à la question. On notera également la mise en place d’une plateforme pastorale au Tchad, dont la portée est plus large que le nomadisme mais qui constitue une forme d’organisation politique très formalisée sur ces questions. Voir la Plateforme pastorale. Sinon en dehors de cela, sur la Toile, il existe une myriade de sites et groupes dédiés aux cultures nomades, sans réelle coordination ni possibilité d’exprimer des revendications collectives.

Les populations nomades se rencontrent principalement en Afrique et en Asie, dans les zones arides ou semi-arides. Schématiquement, on trouve des nomades là où il y a … rien. La culture nomade est associée à celle du pas grand chose, ce qui peut expliquer un regain d’intérêt dans les sociétés occidentales caractérisées par le trop plein. En témoigne les nombreuses émissions de télé à visées pseudo-ethnographiques ou de voyages plus simplement. Mais ces émissions renvoient souvent une vision idyllique de ces sociétés pastorales, où le besoin est une notion floue, voir absent des cultures locales et qui négligent le point de vue du droit à l’éducation et des retombées individuelles et sociales qui lui sont associées.

Comme cet article l’explique fort bien, dans les sociétés occidentales, le nomadisme revient à la mode, notamment dans le cadre de recherche de nouvelles formes de travail et du mieux être. Dans la pratique, il s’agit principalement de chercher la meilleure source de connexion wifi et la situation des troupeaux de consultants à la recherche de meilleurs pâturages n’est en rien comparable avec celle des enfants des pays en développement.

 Combien sont-ils et où sont-ils ?

Selon la BAD, sur le continent africain : « Présents dans une vingtaine de pays à travers le continent africain, les nomades constituent environ 6 % de la population totale du continent, soit environ 50 millions de personnes ».

Sur le continent africain, donc, si 25% de cette population est en âge d’aller à l’école et que 50% des enfants nomades ont accès à l’éducation, ce sont quelques 6 millions d’enfants africains nomades qui n’ont pas accès à l’éducation. Doublons ce chiffre en prenant en compte les populations nomades d’Europe, du Moyen Orient et d’Asie. Même si ce sont là des extrapolations grossières, on peut estimer que 20% de la population non scolarisée, estimée à 57 millions d’enfants par l’UNESCO à l’échelle de la planète, est nomade. Le phénomène est loin d’être anecdotique. Selon le Partenariat Mondial, qui se base sur les enquêtes ménage, les nomades représentent 5% de la population des enfants non scolarisés et selon OXFAM entre 15% et 25% (ce qui est proche de nos estimations).

 Sans être exhaustif, on trouve également des populations nomades en Iran, au Nigéria, souvent cité en exemple par les organisations internationales, dans la zone sahélienne de l’Afrique de l’Ouest, dans la Corne de l’Afrique, mais également au Maroc et en Mongolie pour ne citer que quelques cas.

Correspondance entre groupes ethniques et nomadisme

Ethnies nomades

Source : Partenariat Mondial pour l’Education, p.46

Sont-ils scolarisés ?

Comme vu plus haut, il est difficile de répondre à cette question, mais d’après nos calculs basés sur plusieurs sources de données, dans un des pays de la Corne de l’Afrique, ce sont près des deux tiers des enfants nomades qui ne sont pas scolarisés. Toujours selon le Partenariat Mondial pour l’Education (PME), le taux net de fréquentation (de l’école) est de l’ordre de 40% en moyenne pour les populations nomades, 11% en Ethiopie mais 96% en Mongolie, une success story.

Ecole mobile en Mongolie

Crédit photo : Education Innovations.

La non scolarisation des nomades peut expliquer en dehors du contexte politique et sécuritaire, la faiblesse des taux de scolarisation à Djibouti, en Erythrée, Somalie, Ethiopie et au Kenya. En effet, d’après les chiffres de l’UNESCO et de l’UNICEF, 77% des enfants sont déscolarisés en Somalie (2006) et 63% en Erythrée (2011), proportions les plus élevées au monde. En Ethiopie, la proportion d’enfants non scolarisés est passée de 60% à 13% en l’espace de dix ans. Cette réussite s’explique par un effort budgétaire en direction de l’éducation, avec le soutien de la communauté internationale, mais également le développement d’une forme d’éducation spécialement adaptée aux populations nomades que nous allons détailler plus loin.

La situation est sensiblement meilleure en Afrique de l’Ouest, sans doute. Tout ce qu’on peut dire à partir des données existantes ou du feedback du terrain, c’est que les nomades constituent une proportion importante de la population non scolarisée dans certains pays.

Il convient donc de réfléchir davantage aux solutions à déployer pour scolariser ces populations, si l’on considère que le droit international et des enfants est au dessus des considérations ethniques, une position très minoritaire chez les officiels de certains pays. En effet, le nomadisme est souvent le fait de groupes ethniques particulier. Bien sûr, on peut se poser la question légitime de savoir après tout, si ces populations nomades ont droit plus que d’autres à une forme de scolarisation adaptée à leur mode de vie. Cela revient plus ou moins à favoriser l’éclosion de programmes scolaires locaux et peut être vu comme nuisant à l’unité nationale. Mais ce sont là des considérations politiques qui viennent quelque peu polluer l’atteinte des objectifs de scolarisation universelle.

 Comment sont-ils scolarisés ?

Il existe deux façons schématiques de concevoir la scolarisation des nomades : soit les enfants vont à l’école (ce qui suppose une forme de sédentarisation), soit « l’école » vient aux enfants (et s’adapte à leur mode de vie). Dans le premier cas, il s‘agit de construire des écoles en dur près des points d’eau, des campements réguliers et de stimuler la demande d’éducation par des programmes de cantines scolaires et d’internats entre autres. Sans prétendre réaliser un bilan de tous les projets ayant adopté ce point d’entrée, cette méthode a montré des limites et des résultats très mitigés. C’est le modèle qui a présidé à Djibouti ou au Sénégal par exemple. Selon cet article, dans cette configuration « L’enfant doit rester immobile sur sa chaise; il doit venir chaque jour, au même endroit. Le système scolaire massivement dominant sur notre planète ne peut composer avec le nomadisme. »

Dans le second cas, les autorités éducatives adaptent l’offre de scolarisation au mode de vie nomade, à travers des radios éducatives, des écoles mobiles, des enseignants ou facilitateurs recrutés parmi les communautés éducatives, mais également l’adoption de programmes scolaires spécifiques ou des programmes de formation technique (cas du Nigeria). C’est le parti pris par l’Ethiopie, avec à la clé une forte progression des taux de scolarisation. Le « modèle » est appelé Alternative Basic Education et repose sur :

  • L’élaboration d’un programme de quatre matières sur trois niveaux (langue maternelle, anglais, mathématiques et sciences environnementales)
  • L’adaptation d’un curricula aux réalités et comprenant une partie sur les activités agro-pastorales
  • Le recrutement local d’enseignants ou d’alphabétiseurs sur une base volontaire
  • La priorité donnée au recrutement des femmes comme enseignant et dans la gestion des écoles
  • La formation initiale à court terme et continue des enseignants (statut para-professionnel)
  • L’implication des communautés dans la sélection des enseignants
  • L’établissement d’écoles locales et d’écoles mobiles à moindre coût.

C’est une forme d’éducation non formelle qui n’est pas sans soulever des problèmes de qualité des apprentissages. Pourtant, la Somalie s’en inspire également à travers le programme C2S (Child to School) appuyé par l’UNICEF.

Bibliothèque du désert au Kenya

Au Kenya, une commission particulière a été créée pour la scolarisation des nomades : National Council for Nomadic Education (NACONEK) tandis que l’éducation dans les régions arides ou semi arides est censée faire l’objet d’un suivi particulier dans le cadre de la nouvelle stratégie sectorielle. L’histoire ne dit pas combien de membres de cette Commission sont issus des communautés nomades (Massaï par exemple).Le Kenya prévoit également l’acquisition de laptop pour les enfants, sans que les populations nomades soient spécifiquement visées.

Un certain nombre d’options stratégiques sont listées dans un papier d’IIED (2009) qui recommande d’adopter des approches innovantes telles que l’éducation ouverte et à distance, à travers l’utilisation de radio ou des téléphones mobiles par exemples. Tout ceci suggère d’adopter une approche régionale à ce phénomène ce qui permettrait des économies d’échelle et des partages d’expérience sur des projets pilote. En Afrique de l’Ouest, on notera la tenue d’une réunion spécifique sur ces questions et la déclaration de Niamey, dont il convient de suivre attentivement les retombées sur le terrain.

Ces modèles alternatifs d’éducation non formelle, ou du moins certains de leurs éléments, peuvent aussi être valables pour des populations sédentaires, en témoigne la réussite de certains programmes sur lesquels on reviendra ultérieurement dans ce blog. Ces projets d’écoles mobiles ont fait leurs preuves en Mongolie ou au Maroc. Des sociétés privées développent leurs propres écoles comme Samsung.

La communauté internationale étant avant tout occupée à acheter et vendre des armes, ne faut-il pas envisager des formes (citoyennes) alternatives de financement à travers la subvention du mode de vie nomade ? ou la mise au point d’un label « Produit tiré de l’élevage nomade ». Au Bénin par exemple, le fromage Peul frit est très réputé. Sur un plan écologique et sanitaire, il est sans doute préférable de consommer de la viande tirée de l’élevage nomade que de l’élevage industriel. Néanmoins, l’élevage nomade n’est pas toujours respectueux de l’environnement et souvent accusé de détruire les produits de l’agriculture des populations sédentaires, ce qui occasionne des conflits.. La technologie peut jouer un rôle, imaginons, soyons fous, des applications mobiles qui cartographient les cultures et pâtures, délimitant les espaces de chacun. Mais la technologie ne résout pas seule tous les problèmes. ll semble que là encore l’éducation puisse jouer un rôle en augurant d’un meilleur respect mutuel entre sédentaires et nomades, les relations étant bien trop empruntes de mépris et de jalousie.

On se saurait conclure cet article sans jeter un regard sur la situation qui prévaut en Occident comme par exemple en France où à peine 50% des Roms sont scolarisés selon cet article. Ce « nomadisme » trouve sa source dans les stigmatisations dont souffrent ces populations en Roumanie et d’autres pays de l’Europe de l’est. De vastes mouvements de population sont également à prévoir avec les changements climatiques. Faute de réelle volonté politique, bien du chemin reste à parcourir pour une approche globale, régionale des problèmes de scolarisation des nomades, que ce soit en Europe ou ailleurs, même si certaines évolutions positives sont à noter, du moins sur le papier.

Pour finir sur une note positive et optimiste, on vous laisse découvrir cette vidéo sur les écoles nomades au Maroc qui résume bien les enjeux et qui permet, une fois n’est pas coutume, d’entendre les nomades s’exprimer sur leur avenir.

Références :

ASSEO H. (2012), Invention d’une identité transnationale, Non, les Tsiganes ne sont pas des nomades, Le Monde diplomatique, octobre 2012.

Dennis C. & Fentiman A. (2007), Alternative Basic Education in African Countries Emerging from Conflict; Issues of Policy, Co-ordination and Access, Researching the issues N°67, DFID.

Dilleyta A. M. ( ?), Les afars : la fin du nomadisme.

IIED (2009), Mobile Pastoralists and Education: Strategic Options, Education for Nomads Working Paper 1, International Institute for Environment and Development.

Oxfam (2005). “Beyond the Mainstream: Education for Nomadic and Pastoralist Girls and Boys.” Education and Gender Equality Series, Programme Insights, Oxfam Great Britain, Oxford.

Partenariat Mondial pour l’Education (2012), Report for learning.

Save the Children (2008), A study on the quality of Alternative Basic Education in the Amhara region.

UNESCO/IIPE (2005), The education of nomadic people in East Africa, a synthesis report.

UNICEF (2014), Etude sur les enfants déscolarisés et à risque de le devenir à Djibouti, Initiative Out of School Children, à paraître.

Pierre Varly

Cet article est tiré de missions réalisées à Djibouti et au Kenya et de recherches personnelles. Il ne reflète que le point de vue de l’auteur et non celui des organisations citées.

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