Un blog sur l'éducation dans les pays du Sud – A blog on education in the developing countries

15 février 2016

Est-ce que les sciences cognitives détiennent la solution pour le retard en éducation dans le monde arabe?

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Par Helen Abadzi

Traduit de l’anglais par Pierre Varly depuis : http://www.al-fanarmedia.org/2016/02/does-cognitive-science-hold-the-solution-for-the-arab-education-lag/

La version en langue arabe se trouve ici : http://www.al-fanarmedia.org/ar/category/opinion-ar/

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C’est un problème bien connu : les élèves des pays arabes sont à la traîne du reste du monde. Une nouvelle approche, tirée des neurosciences cognitives, pourrait enfin constituer un moyen de renverser cette tendance. Il semble que les jeunes élèves peuvent lire la langue arabe trop lentement au niveau de leur « mémoire de travail » pour contenir les informations assez longtemps pour y réfléchir et les traiter, ce qui peut nuire à l’apprentissage précoce. La recherche de nouvelles méthodes d’apprentissage pourrait être la réponse.

Dans le monde arabe, l’éducation a été difficile à obtenir. Les pays arabes ont largement investi pour l’accès universel à l’éducation, mais ils ont obtenu des résultats décevants. Les populations pauvres et rurales sont à plus grand risque et une faible performance semble affecter tous les pays. C’est un mystère qui mérite une explication.

En comparaison avec les élèves de nombreux autres pays, en moyenne les élèves arabes semblent prendre du retard dès le début de la scolarité. Les tests de lecture à l’oral promus par l’Agence américaine pour le développement international en Jordanie, au Yémen, au Maroc et en Egypte ont montré l’incapacité très répandue de comprendre un texte écrit, même après trois ou quatre années d’études. Les tests internationaux offrent des comparaisons encore plus inquiétantes avec les élèves de classes et d’âges similaires à travers le monde. Plusieurs pays ont participé à des évaluations par les centres de recherche telles que TIMSS (Trends in International Mathematics and Sciences), PIRLS (Progress in International Reading and Literacy Study) et PISA (Programme for International Student Assessment). Les élèves de quatrième année de tous les pays arabes participants ont des scores situés au bas de la distribution pertinente en lecture, mathématiques et sciences en quatrième année. Pour la compétence «lire pour apprendre», la plupart des étudiants arabes des échantillons sont classés comme performants à un bas niveau par rapport aux repères internationaux.

Les blogs et les articles sur ce sujet se réfèrent à des incitations économiques, aux facteurs sociologiques, à l’ennui dans les écoles traditionnelles et à la culture orale présumée du monde arabe. Mais si que ces questions semblent être importantes, elles sont en réalité périphériques. Les élèves prennent du retard au début en raison de facteurs qui sont plus étroitement liées à la biologie humaine, et en particulier aux opérations de « bas niveau » de perception et de mémoire qui permettent aux humains de traiter l’information. C’est pourquoi cela est d’un intérêt particulier pour les élèves arabes.

La lecture et les défis de la mémoire humaine

En tant que gens instruits, nous ne faisons aucun effort mental apparent lorsque nous prenons un journal. Nous ne percevons pas vraiment les lettres; nous reconnaissons instantanément l’écriture et la langue et nous passons la plupart de notre temps conscient à penser à ce que nous lisons. Mais en réalité, nous passons les premières millisecondes dans un univers parallèle. Cela se produit quand nous utilisons notre mémoire procédurale, qui contient la connaissance de l’aspect des lettres, de la manière dont les sons leur correspondent, ce que la langue dit et quelle combinaisons sont possibles et impossibles. Nous ne remarquons même pas ces éléments car la mémoire procédurale est inconsciente et rapide, et nous ne sommes pas faits pour suivre ses effets neurologiques.

Le rappel des règles de lecture et de la langue doit être instantané. L’information doit entrer dans notre « mémoire de travail » -le type de mémoire qui détient nos pensées- et son espace-temps est très limité. Selon certaines estimations, elle ne peut contenir qu’environ sept items pour environ 12 secondes. L’écriture doit être interprétée correctement dans ce délai ou la mémoire de travail s’efface. Nous perdons le fil de notre pensée et nous ne pouvons pas continuer.

Il est plus facile d’apprendre à lire dans les langues qui représentent toujours des sons avec des lettres. Nous sommes également plus efficaces pour conserver la mémoire de formes simples fréquemment trouvés dans la nature, puisque des circuits visuels ont été mis en place pour les reconnaître à travers l’évolution humaine. Avec la pratique, le cerveau relie des séquences de symboles pour former des motifs. Initialement les apprenants lisent lettre par lettre, mais après plusieurs heures de pratique une partie du cerveau est activée et reconnaît les mots comme s’ils étaient des visages. Cela semble se produire aux alentours de 45-60 mots par minute. Après cela, nous lisons sans effort automatiquement et nous pouvons traiter de grands volumes de texte.

Les points, boucles et les formes grammaticales façonnent les connaissances des élèves arabes

Alors que l’orthographe anglaise prend environ trois ans à maîtriser, l’écriture arabe avec voyelles représente adéquatement la plupart des sons et peut être apprise rapidement, en 100 jours de scolarité. Mais il y a un certain nombre de complications dans l’écriture arabe liée à son évolution à partir d’un alphabet sémitique ancien. À un âge où les supports de papier ou d’écriture étaient rares, l’espace était un luxe et lettres étaient nécessairement denses. Les inscriptions en pierres anciennes suggèrent que certaines lettres étaient difficiles à distinguer, donc au fil du temps, elles ont acquis des points. Pour créer une séparation entre les mots, de nouvelles formes initiales et finales des lettres ont été développés.

Ce ne fut pas un problème plus tôt dans l’histoire, car les lecteurs nécessaires n’avaient qu’à traiter seulement quelques lignes à la fois: des inscriptions, des missives/lettres ou des textes religieux. Ils pouvaient lire lentement et à travers des lectures répétées et pouvaient donner un sens aux messages. En revanche, nous traitons maintenant un grand nombre de pages chaque jour et de nouvelles informations doivent circuler efficacement dans notre mémoire de travail et être interprétées. Maintenant tout le monde dans un pays doit apprendre à lire, de sorte que les systèmes d’écriture doivent être optimisés pour le système visuel humain. Cela crée des problèmes pour les pays qui utilisent des systèmes d’écriture avec des complexités visuelles, tels que l’Inde du Sud ou d’Asie de l’Est, comme le Khmer.

La recherche suggère que l’ensemble des caractéristiques visuelles accumulées au fil du temps dans l’écriture arabe fatigue le système de détection des caractères dans le cerveau. Les caractères similaires avec des lignes et des points déconnectés ralentissent les lecteurs. Tandis que la différence de vitesse est imperceptible pour les lecteurs compétents, elle affecte les jeunes élèves. L’effet est plus prononcé quand il y a des points au-dessus et en-dessous les lettres, comme ينبغي  (devraient), ou une série continue de lettres similaires, telles que ينتشر  et ينتثر (publier et disperser). Les signes des voyelles courtes sont utiles pour l’identification, mais elles impliquent une superposition de lignes déconnectées qui ralentissent le traitement visuel. Il est plus rapide de traiter le texte sans voyelles, mais les élèves doivent d’abord apprendre à prédire les voyelles courtes. Cela exige de la vitesse, des réponses automatiques, et l’identification instantanée de mots.

Les facteurs visuels des lettres ne sont que le début du problème. L’autre élément est la langue. Personne ne parle l’arabe standard à la maison; les élèves ont besoin d’apprendre la grammaire, le vocabulaire et la syntaxe pertinente pour leur travail scolaire. La recherche suggère que les élèves traitent l’arabe comme une langue étrangère et la difficulté de la maîtriser dépend fortement de la distance linguistique entre la langue maternelle et l’arabe standard.

En principe, les élèves de première année devraient être en mesure de conjuguer les verbes dans les 10 formes du présent et passé, dans les types masculin, féminin et nombres duaux. Les enfants sont très bons pour la reconnaissance de formes, de sorte que l’enseignement systématique de cette tâche pourrait être réalisable. Mais les gouvernements et les spécialistes ne savent pas comment enseigner les compétences de base en lecture et en écriture.

Les pédagogues «modernes» préconisent l’apprentissage naturel du langage à travers des textes authentiques, les pays arabes enseignent souvent la lecture à travers des mots entiers (méthode globale) et la langue à travers des événements du monde réel. Cela pourrait fonctionner pour la langue anglaise, car elle a relativement peu de grammaire. Cela pourrait fonctionner dans les écoles arabes de la classe moyenne, mais la multitude de motifs de la langue arabe signifie que les étudiants ont besoin de beaucoup d’exposition pour former des règles sur ces modèles et pour les insérer dans la mémoire implicite. Toutefois, les étudiants issus de familles pauvres avec une éducation et une capacité d’aide limitées peuvent accuser un retard. D’autre part, l’enseignement de la grammaire « traditionnelle » est également inefficace. Les étudiants doivent commencer par apprendre une grande quantité de terminologie grammaticale (par exemple la définition d’un terme comme idafa, qui montre la possession) qui peuvent nuire à l’utilisation des langues et est largement détesté.

En conséquence, peu d’élèves aiment lire en langue arabe et ne s’engagent pas volontiers dans cet exercice. La charge cognitive et l’effort créent un cercle vicieux, c’est difficile et pas agréable et les enfants résistent à pratiquer la lecture, qui reste difficile faute de pratique. En conséquence, les vitesses de traitement visuel et linguistique qui sont nécessaires pour comprendre des volumes de texte peuvent être en retard pendant des années. Pour être intégrés dans les réseaux de mémoire à long terme, l’information doit d’abord passer à travers la mémoire de travail. Et sa capacité est impitoyable. Il semble que de nombreux élèves apprennent peu d’informations à partir de texte écrit.

Globalement, les lecteurs arabes doivent immédiatement et correctement identifier des lettres et des mots individuels, lire des phrases entières, leur donner un sens, et prendre des décisions. Tout cela doit avoir lieu dans environ dans les 12 secondes de la durée de mémoire de travail. Cela signifie que les élève arabes doivent apprendre beaucoup de matériel préliminaire avant de pouvoir donner un sens à des textes. Pour beaucoup de gens ces complexités repoussent les limites de la capacité de traitement humain.

En revanche, les enfants roumains ou arméniens ont besoin seulement d’apprendre un ensemble de lettres qui ont une forme unique et sont enchaînées de manière régulière pour produire des mots. Les élèves d’Iran, du Pakistan et d’Afghanistan, où l’écriture arabe est utilisée, ont à relever les défis visuels des élèves arabes mais doivent en revanche décoder les mots dans leurs langues familières. Cela est peut-être l’une des raisons pour lesquelles les scores de l’Iran sont légèrement au-dessus de celles des pays arabes dans les évaluations TIMSS et PIRLS.

Les solutions potentielles

Beaucoup de parents dans les pays arabes travaillent dur avec leurs enfants et parviennent à surmonter ces obstacles. Mais ce qui se passe t’il pour les 50% les plus faibles? Dans le Maroc rural, il y a beaucoup d’élève de cinquième année qui commence à peine à lire des phrases significatives ou à donner du sens à un texte.

L’utilisation des sciences cognitives ouvre des possibilités inexplorées. En principe, il peut être possible d’améliorer la vitesse et la compréhension de la lecture des élèves arabes, de sorte qu’elles correspondent à celles des élèves d’autres langues qui font face à moins de difficultés visuelles et linguistiques avant de pouvoir lire.

L’optimisation de polices d’affichage pour la vitesse, l’élimination de certains signes de voyelles (harakat) mais pas d’autres, ou l’apprentissage des caractéristiques linguistiques qui sont identifiés lentement pourraient alléger la charge de la mémoire de travail.

Les exercices de sensibilisation morphologique et la précision du sens des mots sont importants. Il est également nécessaire d’expérimenter différentes façons d’enseigner la grammaire arabe de manière précoce et efficace, afin d’améliorer la compréhension et l’accélérer. La pratique ciblée sur les compétences de bas niveau qui sont traitées plus lentement peut résulter in fine dans une lecture et une compréhension plus rapide, ce qui donnerait aux élèves plus de temps pour réfléchir sur le contenu des textes.

Pour trouver la meilleure façon d’accélérer le traitement de la langue arabe, les experts des neurosciences cognitives doivent pouvoir participer. De nombreux pays arabes sont financièrement bien équipés pour entreprendre de telles recherches dans les écoles et les laboratoires et cela pourrait faire une énorme différence.

Imaginez ce que les sociétés arabes seraient comme si la grande majorité de la population pouvait facilement lire et interpréter instantanément des volumes de texte pour leur vie quotidienne. Si les gens à faible revenu pouvaient facilement lire cinq pages plutôt que simplement trois et avoir plus de temps et de connaissances reliées pour réfléchir aux implications, ils pourraient prendre des décisions différentes. Ils pourraient acquérir des compétences plus complexes. Sans doute, différentes philosophies politiques et religieuses pourraient obtenir un plus large écho. Les implications géopolitiques et sociaux du traitement efficace de l’information pourraient avoir des effets sismiques. Et à tout le moins, les élèves arabes pourraient réaliser leur véritable potentiel.

Les citations pour la recherche synthétisées dans cet article peuvent être trouvés à : http://www.academia.edu/9024123/Efficient_Reading_for_Arab_Students_Implications_from_Neurocognitive_Research

* Helen Abadzi est une psychologue grecque qui parle de nombreuses langues. Elle a pris sa retraite de la Banque mondiale après 27 années de service et est actuellement membre du corps professoral de recherche à l’Université du Texas – Arlington (College of Education). Elle suit régulièrement les nouvelles recherches en sciences cognitives et réalise une synthèse des conclusions pertinentes pour expliquer et prédire les résultats probables de diverses interventions. Son travail a aidé à placer la maîtrise de la lecture dans les premières années comme une priorité internationale.

29 janvier 2015

L’enseignement de la lecture en arabe au Maroc

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Par Youssef El HAJI, chargé d’études statistiques à Varlyproject.

L’importance de l’apprentissage précoce de la lecture n’est plus à démontrer. Les capacités de lecture de l’enfant conditionnent sa réussite scolaire, voir même professionnelle ultérieure. De nombreux travaux de recherche récents se sont penchés sur les méthodes d’enseignement de la lecture en fonction de chaque langue. Au cours de l’année 2014, la société Varlyproject a eu l’occasion de réaliser des études sur la lecture en arabe au Maroc avec la société américaine RTI International et l’Université marocaine Al-Akhawayn pour le compte de l’USAID et du MENFP. Ce billet est l’occasion de faire un point sur les questions de lecture en arabe au Maroc.

La problématique de la lecture dans les pays arabes Le succès en lecture représente le premier levier qui assure la réussite scolaire. Au niveau international, l’enquête « PIRLS 2011» qui a visé un groupe de pays comprenant entre autres des pays Arabes, fournit des éléments d’information essentiels. Les pays arabes ont des scores de lecture relativement faibles. A titre d’exemple, le Maroc obtient le score le plus faible parmi les pays arabes (310 contre une moyenne internationale fixée à 500) et ce score baisse dans le temps. Le Qatar, malgré un revenu par habitant parmi les plus élevés au monde, n’obtient qu’un score de 425, tout en notant une progression importante des élèves dans le temps. Il y a donc dans le monde arabe des difficultés dans l’enseignement de la lecture.  Premièrement, la langue d’enseignement est l’arabe classique qui est différente dans la majorité des cas de l’arabe dialectal parlé par l’élève chez lui. L’arabe classique a ses propres particularités (suffixes, préfixes et contexte du mot dans la phrase, vocabulaire riche et varié) qui la distingue des autres langues. Par conséquent, les élèves ont tendance à réagir plus lentement à la lecture des textes arabes comparativement à l’anglais.

Les difficultés d’apprentissage de la lecture propres à la langue arabe D’une manière générale, la lecture dans la langue arabe présente des difficultés sur le plan lexical et grammatical. Il s’agit d’un exercice complexe à plusieurs niveaux. Ces questions ont fait l’objet d’un atelier international en décembre 2013 à Rabat. Les travaux de Helen Boyle et Samah Al Ajjawi pointent cinq défis majeurs pour l’apprentissage de la lecture en arabe : la dysglossie, la vocalisation, la conscience phonémique, la morphologie (racine des mots) et le contexte de la phrase. Helen Abadzi est une psychologue et professeur à l’université de Texas, arabophone et qui consacre ses recherches aux questions de lecture dans les pays en développement. Selon cette experte, plus concrètement, l’identification des lettres arabes dans un mot n’est pas toujours évidente. Une erreur d’interprétation d’un point au niveau d’une lettre risque de changer le sens du mot. Illustration de l’impact du point dans le sens des mots figure2 Au départ, l’élève essaye de déchiffrer les lettres, puis il doit prévoir les voyelles courtes. Enfin, il doit déterminer le sens. Sur le plan pédagogique, les manuels scolaires arabes négligent parfois les voyelles qui s’écrivent en langue arabe avec des signes au dessus ou en dessous des lettres et qu’on appelle des Tashkil. Lorsque l’enfant lit des textes non scolaires (presse, livres), la langue arabe utilisée n’indique plus les voyelles.

Cela impacte la prononciation et ralentit la compréhension du mot. Ainsi, l’absence de voyelles constitue  un défi supplémentaire qui va retarder le décodage de la lettre (comme l’illustre l’image extraite d’un manuel ci-dessous où les voyelles sont absentes). Un autre problème se pose au niveau de la police des caractères et du style calligraphique utilisés dans les manuels qui complique la liaison entre les lettres. La forme des lettres est difficile à lire pour ceux qui manquent l’experience car la calligraphie de la langue arabe est riche et variée.  Dans l’exemple qui suit, les parties des lettres ne se lèvent pas beaucoup, les lettres sont trop petites.  Illustration de l’absence des voyelles dans un manuel scolaire figure3

Les formes tres compliquées sont ambigües, mais généralement la non-linéarité du mot (certaines lettres sont au dessus les une des autres) présente des formes qui ne sont pas toujours identifiables par les enfants et qui ne sont pas enseignées.

Illustration de la non-linéarité du mot dans la langue arabe

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Les méthodes efficaces d’enseignement qui permettent de surmonter ces difficultés

La recherche neurocognitive a permis d’identifier des problèmes de lecture de manière précise et clinique. En effet, « la psychologie cognitive » et la neuroscience ont essayé de mesurer les variables fondamentaux ayant un impact sur le niveau linguistique et débouchent sur des propositions opérationnelles. Afin de faciliter l’enseignement de la lecture, Helen Abadzi est intervenue lors du « Sommet mondial de l’innovation dans l’éducation à Qatar » (WISE) à travers un ensemble de méthodes élaborées. Selon elle, premièrement, le vocabulaire et la grammaire de l’arabe standard doivent être enseignés dès la première année par le biais de leçons simplifiées et directes. Durant la séance, l’écriture des lettres doit être assez grande en gardant un espace entre les caractères. Au niveau du manuel scolaire du primaire, les voyelles devront être présentes dans tous les textes afin de faciliter la lecture et la compréhension du mot. Il faut aussi consacrer du temps pour enseigner efficacement l’orthographe afin d’identifier rapidement les mots par la suite. Pour l’apprentissage de la grammaire, il est valable d’apprendre des conjugaisons sans beaucoup de terminologie et aussi apprendre à les utiliser dans un texte. L’élève doit aussi avoir la possibilité de réagir pendant le cours afin que l’enseignant puisse déterminer son niveau linguistique et adapter son enseignement en conséquence. Selon H. Boyle, la pratique quotidienne de la lecture, l’exposition précoce à l’arabe standard et la lecture encadrée par la mère (ou dans le préscolaire) permettent d’obtenir des résultats. Ensuite, on peut encourager l’élève à lire individuellement les textes à haute voix. La pratique quotidienne va lui permettre de lire couramment et sans effort. La conscience phonémique (la relation mots-sons ou graphèmes-phonèmes) doit s’acquérir dès la première année du primaire à travers son apprentissage explicite et séquencé en fonction de la difficulté des lettres-sons. C’est une compétence essentielle nécessaire à l’acquisition du décodage qui a tendance à être quelque peu négligée à en croire les évaluations menées au Maroc et en Jordanie. Les différentes réformes pédagogiques menées de part le monde ont eu tendance à négliger ces aspects de la lecture. De plus, les problèmes de temps scolaire et le traitement des questions de  lecture comme partie intégrante de l’enseignement de la langue arabe (sans forcément être un sujet d’enseignement en soi) grèvent les résultats des élèves.

Qu’en est-il au Maroc ?

Quelle est la situation de l’enseignement de la lecture au Maroc ? En quoi ces recherches peuvent être utiles ? Au Maroc, afin d’appuyer le MENFP (Ministère de l’Education et de la Formation Professionnelle) pour l’élaboration de sa stratégie de réforme, l’USAID/Maroc (United States Agency for International Development) a financé trois études sur la lecture. Celles-ci ont été gérées par RTI (Research Triangle Institute International), le bureau d’études VARLYPROJECT et l’Université Al Akhawayn. Les études ont été réalisées en un temps record (trois mois) avec un traitement rigoureux des thèmes suivants : analyse du curriculum et de des manuels scolaires, analyse de la formation initiale des enseignants et des perceptions et pratiques des enseignants en classe (dans les régions de Rabat et Marrakech). Les élèves ayant des difficultés en lecture à la limite de la 3ème année auront des difficultés certaines pour se rattraper. D’où l’intérêt de faire un diagnostic très pointu dès les premières années du primaire afin d’intervenir au niveau des manuels qui représentent le premier support pédagogique de l’élève et le support didactique préféré des enseignants.

Les méthodes d’enseignement de la lecture au niveau des programmes scolaires et manuels Les élèves ont besoin d’être assistés pour devenir des lecteurs actifs et efficaces. Ils ont besoin d’instructions claires et précises afin d’orienter leurs compétences de compréhension. La lecture ne s’apprend pas seule, il est important de le rappeler. Etant donné le peu de livres disponibles dans certains foyers, le manuel scolaire est le principal matériel de lecture auquel l’élève est exposé. L’analyse a relevé le besoin d’améliorer la qualité pédagogique (notamment la nature du vocabulaire utilisé) ainsi que la présentation des manuels scolaires marocains (notamment le choix des illustrations, la qualité d’impression, la diversité des couleurs et la densité de mots par page). Sur le plan du contenu, la conscience phonémique, l’identification des lettres er la lecture des syllabes ne sont pas abordées de manière suffisante avant d’aborder des tâches plus complexes telles que la lecture de phrases et la compréhension. Les unités minimales de la grammaire sont une partie intégrante du vocabulaire et doivent être enseignées dans leurs contextes sémantiques et fonctionnels afin que l‘élève développe ses capacités de lecture.

Les méthodes d’enseignement de la lecture au niveau de la formation des enseignants Les professeurs en formation sont issus de filières universitaires diversifiées qui n’ont pas toujours une relation directe avec les disciplines enseignées. La formation qualifiante au niveau des centres de formation (CRMEF) est relativement courte (1 an). A ce stade, il faut se poser la question de l’efficacité du programme officiel de  formation initiale des professeurs du primaire (cours théoriques et pratiques). En effet, le programme de formation doit tenir compte des nouvelles connaissances concernant la façon dont les élèves apprennent à lire l’arabe. Dans le contexte marocain, l’apprentissage direct et explicite de la lecture n’est pas suffisamment sujet d’enseignement théorique dans les cours de formation initiale. Par contre la lecture devient un sujet important dans les étapes pratiques quand il s’agit de donner des leçons sur la lecture. Il faut souligner qu’il y a un manque de cadre méthodologique global basé sur les meilleures méthodes d’enseignement. De plus l’intersection entre le coté théorique et pratique est à améliorer. Les études recommandent davantage de formation collaborative et de co-formation.

Les pratiques en classe 

Il faut aussi cerner les perceptions des enseignants afin de suivre leur développement professionnel, perceptions qui varient selon la filière d’étude originale et qui évoluent avec l’ancienneté. Certains enseignants n’ont pas un sentiment d’auto-efficacité par rapport à leur métier en général, ce qui affecte négativement l’enseignement de la lecture aux élèves. Les études montrent également le peu de travail individuel ou en groupes avec les élèves (quelque soit la taille de classe) et le manque de mesures de remédiation. Les enseignants sont peu formés en matière de gestion des classes multigrades et les formations continues ont peu touché spécifiquement la lecture. Les enseignants sont contraints de s’adapter à l’environnement sociolinguistique et aux matériels d’enseignement qui s’avèrent trop difficiles en particulier pour les élèves qui n’ont pas suivi le préscolaire.

Les évolutions à apporter aux pratiques actuelles dans le contexte marocain Afin d’assurer un enseignement de lecture adéquat en arabe, un ensemble de recommandations ont été formulées par des responsables éducatifs, des enseignants, inspecteurs et représentants de la société civile lors d’ateliers régionaux qui ont eu lieu les 29 et 31 octobre 2014. En ce qui concerne le manuel scolaire, il doit être attractif et adapté à la tranche d’âge des élèves et doit prendre en compte les disparités individuelles. Ce dernier doit être complété par des supports multimédias audiovisuels et numériques pour faciliter l’apprentissage de la lecture. Afin d’améliorer efficacement le niveau des élèves, le choix du manuel doit se faire librement par les enseignants sans intervention de toute autre partie. Enfin, la production du manuel scolaire nécessite la collaboration de l’expert en didactique, du pédagogue, de l’artiste, du psychologue et du sociologue au-delà de toute dimension commerciale. Il serait aussi intéressant de créer par la suite des laboratoires régionaux destinés à la mise en œuvre du curriculum et des programmes scolaires en tenant compte des particularités régionales. Au niveau de la formation de base de l’enseignant, il faut chercher à développer chez lui la capacité de sélectionner les moyens didactiques adaptés. Ce dernier doit prendre en considération la manière dont l’apprenant reçoit et traite l’information. Il doit aussi adopter des activités de lecture basées sur l’acquisition du savoir à l’instar des jeux de lecture et des chansons. Il serait aussi judicieux d’étaler la durée de la formation de base sur deux ans vu qu’une seule année. Enfin, pour les perceptions des professeurs et leurs pratiques en classe, il faut penser à changer les perceptions des enseignants à l’égard du métier et de l’école. Celles-ci ayant un impact sur leur engagement peuvent contribuer à un meilleur apprentissage de la lecture aux élèves. Il est aussi intéressant d’assurer un enseignement préscolaire en procédant à l’institutionnalisation systématique de cette phase considérée constructive et efficace par de nombreux travaux de recherche. Il faut aussi ajouter que l’approche mixte adoptée actuellement n’est pas la seule consacrée à l’enseignement de la lecture qui puisse être efficacement mise en oeuvre. Un autre point important est la pluralité linguistique qu’il faut intégrer dans les contraintes que l’enseignant doit affronter.

La culture de la lecture  Afin de traiter les thèmes du manuel scolaire et la culture de la lecture, l’ONG Le Réseau de la lecture au Maroc a organisé le 27 septembre 2014 une conférence à l’Académie d’éducation nationale de Casablanca. Plusieurs interventions ont fait part de critiques et de solutions complémentaires émanant principalement de la société civile. 2014-09-27 15.58.42 Selon les participants à cette journée : Pour développer le désir de la lecture, il est important d’intégrer la bibliothèque dans l’école primaire qui doit être en mesure de répondre aux intérêts des élèves. Cette dernière doit être accessible sur le plan interne et externe. L’école primaire a un rôle fondamental dans l’enseignement de la lecture. Celle-ci doit assumer cette responsabilité en offrant aux élèves le climat favorable pour développer cette activité. Au niveau du manuel scolaire, ce support pédagogique doit contenir au maximum des textes écrits par des auteurs marocains spécialisés. Les textes intégrés doivent être obligatoirement clairs, précis et toucher directement la culture. Il est important d’introduire les thèmes qui attirent l’attention de l’élève dès son jeune âge pour l’adapter à la culture de la lecture.

Pour aller plus loin : L’ensemble des rapports sur la lecture en arabe, français et anglais ainsi que différents documents sont disponibles ici. Les présentations d’un atelier international sur la lecture à Rabat (décembre 2013) sont disponibles ici. Les vidéos des interventions d’Helen Abadzi à WISE : http://www.wise-qatar.org/program/2014-wise-summit-program/session/debate-cognitive-science https://www.youtube.com/watch?v=4g8zZMfWNIY

Disclaimer : Ce billet n’engage pas la responsabilité des personnes et organisation citées. Photo : Youssef EL HAJI

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